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Empreintes

Vendredi 11 avril 2008

La chambre était blanche et des rideaux de lin flottaient comme au-dessus d’une mer presque morte. Mais presque. J’étais assise sur une chaise, la seule chaise. J’étais bien seule et je lisais un livre d’images sans images. Je lisais des mots sur une plage déserte où il y avait un bateau qui dormait sur du sable doux. Mais peut-être ne dormait-il pas. On aurait dit seulement. Il été penché et semblait ailleurs. Ou ici depuis trop longtemps. Enfin je ne sais pas. Je lisais un livre sans images à première vue et tout était calme. La mer alors plus grise que bleue me laissait tranquille et je dépliais mes yeux, et je lisais mon livre. De temps en temps je cueillais un fruit entre les pages, le plus souvent une orange. Ou alors, je piquais un somme entre deux lignes, suspendue à un point d’interrogation invisible. J’étais bien seule… ce que j’étais bien je crois ! Le livre était la chambre toute entière, les rideaux et la mer, le bateau ici-ailleurs. Je lisais sans trop comprendre parce qu’à première vue c’était blanc, mais le goût des fruits restait longtemps sur ma langue. Je lisais d’une langue floue et le bruit des images me grisait un peu. Avec le vent doucement sur les tempes, la mer lointaine et grise, cette chambre toute seule. (Une chambre toute seule c’est une pièce, sauf que là c’était une chambre). Il y avait un matelas de matelot avec juste une chaise. Il me semble que cette chambre était bien moins seule que moi. D’ailleurs je grattais les murs de mes ongles blancs pour vérifier. Je grattais le blanc des murs. Blanc sur blanc. Alors derrière le crépis je sentis une matière un peu visqueuse mais agréable : une algue accrochée à mes doigts. Je la mangeais. Une algue puis une autre, puis une autre. Je mangeais tout. La mousse également et de l’herbe. Le vent soufflait plus fort sur mes tempes, la mer sous les rideaux furieux se rapprocha. Étais-je alors moins seule ou plus saoule ? Je dévorais le vert en même temps que le livre. L’herbe était dense sous mes dents et faisait un jus délicieux. Tout ça avec les mots de mon livre, ce vert incompréhensible, cette neige bien charnue… c’était le rêve. Jusqu’à ce que je sente craquer le sable dans mes molaires. Ça m’a foutu les mots en l’air. Plus de vert, plus de rêve et plus d’herbe ! Un putain de sable criant dans la gorge. Je crachais et crachais encore. Rien à faire ! J’avais des sauterelles plein la bouche qui n’arrêtaient pas de crépiter. Comme la mer se rapprochait je me jetai dedans. Je bus toutes les tasses de gris possibles et imaginables et me retrouvais totalement rincée de sauterelles. Quand je retournais dans la chambre, elle était totalement blanche de nouveau. Je regardais alors mes ongles qui ne saignaient pas. Les rideaux caressèrent mes tempes et je m’endormis. Quand je me réveillais c’était au milieu de mon rêve, dans mon livre tout entier.

par Amandine C. publié dans : Buvard
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